Démarche artistique

L’archéologie symptomatique des temps modernes

Mon travail d’aujourd’hui est condensateur de mes champs d’investigation entre les métiers de joaillier, sculpteur et de lampiste. Je compose à partir d’objets divers que je récupère dans les marchés aux puces, les ventes de garages, les encans, les ferrailleurs. Mes connaissances de joaillier me permettent de reconnaître la facture de l’objet et d’évaluer son potentiel d’exploitation.

Par une refonte de la fonction, et non de la matière première, je lui donne un deuxième souffle de vie.

Au fil des ans, mes lampes sont devenues des sculptures qui s'allument, toutes fabriquées à partir de ces objets, qui témoignent de notre histoire. Je suis un créateur, un esthète devenu recycleur, symptôme de ma conscience éthico-politique.

Dans un système qui n’a de soucis que son propre miroir, peu se doutent que l’objet ait à ce point implosé. Situé à l’intersection d’enjeux politiques, de tensions économiques, territoriales et sociales, aiguillonné par de constantes mutations technologiques et industrielles, il est irréversiblement condamné à être tiraillé et déchiré en tout sens.

La matière construite, accumulées dans les pires conditions est aujourdhui le résultat d’une sédimentation accélérée.

Ainsi, d’erreur en errance, de hasard en nécessité des formes ont surgi, souvent chaotiques, parfois décryptables, et quelques fois, même dépourvues d’éclats, d’une beauté fatale.

De nos jours, progrès scientifiques et technologiques sont si rapides que nous ne remarquons pas les changements qu’ils apportent. Dans le passé, nous pouvions évoluer lentement, en harmonie avec la nature. La rapidité des transformations ne fait qu’accélérer la destruction d’objets conçus jadis, pour émouvoir ou fonctionner dans un cadre très précis.

À notre époque où les banques se transforment en commerces et les églises en night-clubs, il nous faut prendre acte de l’extraordinaire interchangeabilité de la forme et de la fonction. Tous les objets que j’accumule sont des formes incomplètes qui ont une capacité d’interaction avec les autres.

J’ai réalisé que chacun de ces objets, déroutés de leurs fonctions premières, pouvait se réincarner dans mes lampes, surtout m’inspirer pour la fonction. À travers mon travail de lampiste, je suis devenu un recycleur archéologue. Mon atelier est devenu un incubateur pour la durée, une sorte d’usine à souvenir.

Dans mes créations, vous observerez un foisonnement de formes, qu’elles fassent écho à certaines avant-gardes plastiques ou qu’elles surgissent d’un ailleurs improbable, des objets célibataires, orphelins et peut-être sans postérité, des reliques d’une civilisation urbaine, marqueurs d’un mode de vie, d’une époque. L’ignorance humaine détruit aveuglément des richesses de notre patrimoine, en délaissant la matière pour un monde virtuel.

Par mon travail, je vous invite à redécouvrir des vestiges matériels, qui ressuscitent dans leur nouvelle vie, notre désir, notre convoitise.

Car c’est bien de cela dont il s’agit, acquérir ou fabriquer un objet qui parle à l’âme. Le sculpteur raconte une histoire à travers la matière. Le recycleur permet à la matière de raconter son histoire, à travers des agglomérations structurées, sculptées. Je brise à ma façon, le cycle de consommation acheter-jeter, réinvesti des processus de sens et inverse le gaspillage auquel on assiste.

Que finalement, nous apprenions à en faire moins pour faire avec.

Bruno Gérard